ENCORE DES MOTS…

Les devenirs de l’homme et de la Terre sont des thèmes récurrents dans votre œuvre. Pourquoi un tel engagement écologique ?
Qu’est-ce que la science-fiction, sinon une réflexion sur l’avenir ?
Chaque époque de son histoire littéraire ( bien courte) s’est chargée de réponses différentes, basées sur l’état idéologique, socio-économique, scientifique de la société dont elle émanait.
Plutôt optimistes dans les années 20 et 30, où l’on croyait encore aux «  bienfaits de la science » , plus tournées vers les dystopies inaugurées avec le 1984 d’Orwell juste après la guerre, hantées par l’apocalypse nucléaire pendant la Guerre froide… L’écologie a pris le relais entre les années 60 et 70, avec la prise de conscience des périls encourus par Terre. En France, ce mouvement est issu pour une large part de mai 68, non pas tant sa part strictement politique, mais plutôt du flower-power, du retour à la terre, du goût pour les philosophies orientales. En 1972, de manière quasi-contemporaine à mes premiers écrits, est né LA GUEULE OUVERTE, le « Journal qui annonce la fin du monde » premier magazine écologique radicale, auquel j’ai participé. J’ai fait partie de ce mouvement informel, comme citoyen et comme auteur,  de manière indissociable, sans avoir eu à y réfléchir, comprenant qu’il y avait urgence.

Pourquoi l’écologie est-elle un sujet de prédilection pour les écrivains de science-fiction ?
La réponse à cette question est en partie tenue dans la précédente : elle tient à la prise en compte de cette urgence.
Si un écrivain de s-f — outre l’obligation de raconter une bonne histoire, ce qui est bien le moins si on ne veut pas changer de métier — se bat pour être digne de sa fonction, il doit inventer un avenir crédible, à supposer que ce soit sur l’avenir à court ou moyen terme qu’il œuvre. Or l’avenir, qu’il soit rose, gris ou noir ( il est plutôt noir, ne nous le cachons pas ) est façonné par l’écologie, un terme qui signifie, il serait de le rappeler de manière imagée, « tenir sa maison. » Or la maison brûle, comme le rappelait quelqu’un qui a eu certes les mots pour le dire mais pas les actes qui auraient dû suivre. Ceci dit, pour corriger votre optimiste, je ne crois pas que l’écologie soit un sujet de prédilection pour une majorité d’écrivains. La majorité, c’est plutôt dans la fantasy qu’elle se réfugie, à la grande satisfaction d’ailleurs de la majorité des lecteurs. Qui préfèrent la politique de l’autruche ? Je suis porté à considérer les choses de cette façon.

Votre premier roman Les hommes-machines contre Gandahar, paru en 1969, évoque les possibles dérives de la génétique. Etait-ce en rapport avec l’actualité scientifique de l’époque ou était-ce dû à une réflexion plus générale sur cette science ?
Cette question, qu’on me pose souvent, m’amuse, car elle évoque un problème de 2006 au sujet d’un roman écrit en 1968. Or ma préoccupation de 68tard tenait plutôt à l’exercice du pouvoir ( encore aux mains d’un vieillard autoritaire), que j’avais mixée au souvenir encore frais de la guerre de 39/45. L’invasion des hommes-machines détruisant tout sur leur passage est une référence directe au nazisme conquérant. Et le Métamorphe est le symbole d’un pouvoir solitaire, séparé du peuple, devenu fou en vieillissant… Que les lecteurs d’aujourd’hui voient plutôt dans ce roman des références aux manipulations génétiques m’enchanteraient plutôt, pourtant : car cela prouverait que j’ai fait de la prospective sans le vouloir. Ce qui est le cas de la s-f de manière général. On se trompe souvent et, s’il se trouve qu’on a raison, c’est à l’insu de son plein gré !

La science-fiction dite écologique peut-elle être un outil de travail pour les scientifiques ?
La question possède sa double réponse : les scientifiques, en général, sont friands de s-f, de même que, mais c’est essentiellement vrai pour les Etats-Unis, nombre d’auteurs de s-f sont des scientifiques de haut niveau ( Gregory Benford par exemple). Les rêves ( comme les cauchemars) de la science-fiction nourrissent la science ( c’est patent pour l’astrophysique), les avancées de la science nourrissent les auteurs. C’est un va-et-vient continuel. Pour ce qui est de l’écologie, c’est plutôt la science, ou disons la recherche obstiné des faits, qui a inspiré la fiction : les premiers grands livres mettant l’accent sur les périls qui font plus que nous guetter datent des années 50 ( Le printemps silencieux de Rachel Carson) ou 60 :
Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants, de Barry Commoner.

Comment considérez-vous le soudain engouement pour la biodiversité des pouvoirs politiques ?
Des mots, encore des mots… Le vrai engouement des pouvoirs politiques, c’est la croissance et encore plus de croissance. Avec ces questions obsédantes : Qui paiera nos retraites, que faire contre le chômage… Or la croissance sans frein est incompatible avec l’écologie — je devrais écrire la survie écologique —, qui exige un monde se régulant lui-même, et où les changements sont imperceptibles ( passons sur le météore qui a tué les dinosaures…). Les vrais initiatives viennent de particuliers, les héros de notre temps ne sont pas au pouvoir, sinon ça se saurait — la nuisance ultime étant représenté par Bush, qui nie encore les changements climatiques.

De quelle manière imaginez-vous notre environnement dans une soixantaine d’années ?
Est-ce qu’on aura seulement un avenir dans cent ans ? Ou dans cinquante ? Qui peut le dire ? Ce qui est sûr, c’est que pour avoir un avenir, il est nécessaire de prendre immédiatement des mesures drastiques dans le sens de l’économie et de… la décroissance  ( aussi bien du point de vue « économique », justement, que de celui de la population). Ce qui me paraît illusoire. Nous avons l’Inde et la Chine comme murailles bétonnées devant nous, qui pèsent déjà d’un poids énorme, et qui ne cherchent qu’à croître. Que peut-on leur dire ? Retournez à l’âge de pierre ? Rappelons-nous aussi que si la Terre entière consommait autant que les Etats-Unis, il nous faudrait cinq planètes. Et pourtant deux milliards et demi de gens vivent sans électricité. Il faut les laissez croupir dans leur misère ? Et que  fait-on des accords de Kyoto ? Les problèmes sont immenses et contradictoires, les solutions dérisoires, trop lentes à être mise en place surtout. Mais s’il vous plaît, ne me dites pas «  Vous êtes trop pessimiste ! » Qu’est-ce qu’un pessimiste ? C’est un optimiste qui s’informe a écrit Bernard Shaw. Or les chiffres, les faits, sont à la disposition de tous. Je laisserai pourtant le mot de la fin à Arthur Clarke : «  Les cent prochaines années seront dures, mais après, ça ira beaucoup mieux. »